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L'Ile aux Grues (1671 - 1682)

Pierre et Marie sont mariés depuis plusieurs années, et aucun marmot n'est venu égayer leur foyer. Pour le moment, Pierre a d'autres préoccupations : il songe à quitter son île pour une autre située plus à l'est. Veut-il se séparer des voisins avec lesquels il a eu des difficultés ? Bref, à l'été 1671, il entasse sur une barque tout son avoir et quitte l'île d'Orléans. Nous le retrouvons le 8 mars 1672, au moment où il fait baptiser son fils premier-né. Thomas Morel, prêtre missionnaire, est de passage à l'île aux Oies et baptise Pierre, fils de Pierre Michau (sic) et Marie Ancelin, né le 11 février précédent. Ont été choisis, comme parrain, Mathurin Ducheron dit Deslauries, l'un des premiers colons venus s'installer sur l'île aux Grues, et, comme marraine, nulle autre que la seigneuresse, Anne Macard, épouse de Pierre Bédard de Grandville, seigneur de l'île aux Grues et de la Petite île aux Oies. On imagine aisément le bonheur du papa et de la maman qui assistaient au baptême de leur aîné, beau poupon de 26 ours. Pierre a 35 ans, et sa jeune épouse, 21 ans.

A l'automne de la même année, le 6 octobre 1672, le missionnaire Morel revient à l'île aux Grues et baptise Pierre, fils de Pierre Terrienne (Terrien) et Gabrielle Mignault, né le 28 septembre précédent. Pierre Micheau sera le parrain et Jacqueline Boulay, femme de Pierre Joncas, sera la marraine. Nous reconnaissons en Pierre Terrien un compagnon de voyage lors de la traversée de 1656. Jacqueline Boulay est la fille de Robert Boulay, ancien voisin de Pierre Micheau lorsqu'il habitait l'île d'Orléans, comme le document suivant va nous l'apprendre.

A l'automne 1673, Pierre Micheau entreprend la remontée du fleuve jusqu'à Québec. Le but du déplacement ? Pierre se rend chez le notaire Romain Becquet le 9 septembre 1673 pour la vente de ses terres et habitations sises à l'île d'Orléans. Jean Morier dit Veron, du Québec achète l'emplacement. Cette terre…

    " … complantée en haut-bois à la réserve de 5 arpents ou environ de terre nette et bois abattu bornée d'un costé Robert Boulay d'autre costé Louis Bibet, d'un bout par devant le fleuve Saint-Laurent et d'autre bout par derrière la profondeur de lad habitaiton…appartenant par tiltre de concession qui luy en a esté fait par Messire François de Laval…le dit vendeur en a promis mettre en mains dud acqueéreur dans le jour et feste de Toussaints prochain venant à payne…la somme de Quatre vingt dix livres tournois que led Michel vendeur a recognu et confessé avoir eu et receu ce jourd'huy comptant dud acquéreur…passé aud Québec en lhostel dud Seigneur Evesque lan M Vie soxante treize aprées midy le neuf jour de septembre en présence de Pierre Briand et Me Thomas Frerot huissier demaeurant aud Québec tesmoins qui sont signé avec led notaire et ont lesd parties déclaré ne sçavoir éscrire ni sigher. "

Les deux terres que notre ancêtre a vendues, l'une en 1665 et l'autre en 1673, avaient la même largeur, trois arpents. Le prix différait quelque peu. Serait-ce parce que le défrichement de la seconde était moins avancé ? La maison avait-elle mieux résisté aux intempéries sur la rive nord ? Lorsque nous avons visité les lieux des deux concessions la première nous est apparue marécageuse aux abords de la rivière Sainte_Anne.

Quatre mois après le retour de Pierre, un deuxième enfant voit le jour à l'île aux Grues; le 3 janvier 1674, Marie Ancelin met au monde un second fils, que le missionnaire Morel baptisera Jean-Baptiste, le 8 avril suivant lors d'une visite à lîle.

Le seigneur Pierre Bécard de Grandville honore la famille en étant le parrain de Jean. La marraine, une toute jeune fille de 14 ans, Geneviève Gouillard, est la belle-sœur de Paul Dupuis, seigneur de la Grosse île aux Oies. Paul Dupuis et Pierre Bécard sont arrivés en Nouvelle-France en 1665 avec le régiment de Carignan. Après avoir repoussé les attaques iroquoises, les deux compagnons d'armes restèrent au pays et profitant des avantages qu'on offrait aux militaires, ils reçurent des seigneuries. Après entente, Pierre Bécard a obtenu la Petite île aux Oies et la totalité de lîle aux Grues, laissant à Paul Dupuis la Grosse île aux Oies. Pierre Micheau n'a jamais été le censitaire de Paul Dupuis. En attendant la fin de la construction de sa maison sur sa terre à lîle aux Grues, notre ancêtre a pu habiter avec sa famille l'une des habitations que le seigneur possédait sur la petite île aux Oies. D'après les aveux et dénombrements de 1725 et 1739, Pierre Bécard était propriétaire d'un manoir en pierre, d'une grange, d'une étable, d'une écurie en pierre et d'une bergerie, ces derniers bâtiments couverts en paille, 100 arpents de terre labourable et 150 arpents de prairies. Il possédait de plus une maison de pieux, une grange, 40 arpents de terre labourable et 80 arpents à la carte de Benoit Gauthier présentant l'archipel de Montmagny, nous établissons le manoir de Paul Dupuis sur l'extrémité ouest de la grosse île aux Oies, face au manoir de Pierre Bécard, érigé à la pointe est de la Petite île aux Oies. Seule la marée haute les séparait. En cas de danger on pouvait se proter secours mutuellement.

Pierre Micheau demeure à l'île aux Grues depuis l'été 1672 et il va recevoir les titres de concession deux ans plus tard.

    "Pierre Bécard ecuyer sieur de Grandville seigneur des Isles-aux-Oyes et aux-Grues demeurant ordinairement en la dite Isle-aux-Grues lequel a volontairement donné et concédé à Pierre Michel, habitant et demeurant en la dite Isle-aux-Grues, absent, Pierre Terrien habitant du dit lieu agissant et acceptant pour ledit Michel, une concession sur la dite Isle-aux-Grues contenant six arpents de terre de front sur le bord du fleuve Saint-Laurent à basse marée et de profondeur toute la grandeur de la dite Isle jusqu'au fleuve de l'autre coté aussi à basse marée jusqu'au Ruisseau au bout du dit fleuve qui sépare la dite Isle-aux-Grues d'avec celle du Cnot, borné d'un coté Pierre Terrien d'autre coté Jean Soucy dit Lavigne. "
    Greffe Romain Becque le 17 juillet 1674

Les naissances se multiplient chez les insulaires, et, en ce 28 avril 1675, Jeanne Sauvenier et son époux Jean soucy dit Lavigne, font baptiser leur fille, Marie-Anne, née le 15 février précédent. Pierre Micheau a l'honneur d'être le parrain de la fille de cet ancien soldat de Carignan, l'un des premiers à accepter l'invitation du seigneur, ancien capitaine des troupes.

` Les mois succèdent aux mois, les jours frais de l'automne aux étés chauds. Le missionnaire visite régulièrement les colons isolés, et, le 13 novembre 1676, l'abbé Morel baptise la première fille de Pierre Michaut (sic) et Marie Anseline (sic), née la veille. Anne Langlois et son époux, Jean Pelletier, arrivés à l'automen 1675 de l'île d'Orléans accompagnent le bébé. Que de courage déployé par ce prêtre breton dans son travail d'apostolat depuis 1661!

La vie s'écoule lentement dans la colonie. On travaille durement, et la famille demande toujours plus de ressources.

Le 1er décembre 1678, un quatrième enfant s'ajoute à la petite famille de Pierre Micheau; ce fils devra attendre trois moisi avant que le missionnaire puisse le baptiser. Le 27 février 1679, l'enfant recevra le nom de Joseph. Le seigneur Paul Dupuis est parrain, et Elisabeth Langlois, épouse de Guillaume Lemieux, marraine.

Pierre Michel, habitant de Saint-Antoine (patron de l'église de l'île aux Grues), achète des marchandises venant de Québec et, le 22 septembre 1680, il reconnaît et confesse " devoir la somme de 77 livres 5 sols à Thieray de Lettre sieur Le Vallon, bourgeois échevin de Québec " devant le notaire Gilles Rageot. Pierre déclare ne savoir écrire ni signer. Si j'insiste sur cette incapacité d'écrire, c'est qu'il faudra attendre la venue de ses petits-enfants pour voir apparaître les signatures aux registres.

Depuis le 11 février 1672 jusqu'au 2 février 1681, Marie Ancelin aura donné naissance à cinq enfants.

    " Le neuvième jour du mois de février de l'année mil six cent quatre vingt un par moi Morel prestre missionnaire du séminaire de Québec, faisant les fonctions curiales dans toute la côte du sud a été baptisé à l'Isle-aux-Oies, Pierre, fils de Pierre Michaux habitant de l'Isle aux Grues et de Marie Anzeline sa femme, né le second jour du mois. Le parrain a été par procuration à la place de Pierre Bernier, Guillaume Lemieux, habitant de ce dit lieu, et la marraine damoiselle Jeanne Couillard femme du sieur Paul Dupuis seigneur du dit lieu, en la place de Marie Cloutier femme de Jean François Bélanger et ont les dits parrain et marraine signé à la retenue du père de l'enfant qui a déclaré ne savoir écrire.
    Guillaume Lemieux
    Jeanne L'espinay
    Thomas Morel prestre "

Jeanne Couillard était l'aînée des enfants de Louis Couillard, sieur de L'Espinay, d'où sa signature. L'absence des parrain et marraine est causée par leur éloignement; ils demeurent sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent et non sur l'île aux Oies. La naissance de ce second Pierre au sein de la famille de Pierre Micheau va prêter à confusion. Pour les différencier, on écrira dans les registres " Pierre l'aîné " pour celui dont la naissance remonte à 1672, et " Pierre le cadet ou le jeune " pour celui qui vient d'être baptisé en 1681.

Au printemps de cette même année, l'administration de la Nouvelle-France ordonne le recensement de la colonie. Pierre Micheau avait été omis aux deux précédents, faits en 1666 et 1667. E n1681, il répond aux questions du recenseur : il a 44 ans; son épouse, Marien Asseline (sic), 27 ans; Pierre, 10 ans; Jean, 8 ans; Marien, 6 ans; Joseph, 4 ans; et Pierre, 2 mois. Pourtant, si l'on se réfère à l'année des naissances, Marie Ancelin a presque 30 ans (1651), Pierre a 9 ans et 6 mois (1676), Jean a 7 ans et 3 mois (1674), Marie a 4 ans et 4 mois (1676), Joseph a 2 ans et 3 mois (1678). Nos ancêtres ne se préoccupaient pas de leur âge. Grâce aux registres, nous pouvons suppléer aux mémoires défectueuses et constituer en valeur au moment du recensement. Le conseil Souverain a toujours considéré important de tenir la colonie bien armée, c'est pourquoi chaque adulte possédait son fusil. En 1685, on affichera un avis rappelant :

    " … de ne pas se défaire d'arme par traite, vente ou autrement excepté ce que les habitants auront au-delà du nécessaire pour armer chaque père de famille, ses enfants et ses domestiques qui auront l'âge de quatorze ans, et défense aux huissiers de les saisir pour dettes. "

Pour l'époque, dix bêtes à cornes, c'était beaucoup. Leur nombre s'explique par la richese alimentaire que recelaient les battures où les animaux paître.

Il n'était pas rare, dans la colonie naissante, de voir de jeunes adolescents engagés au service des seigneurs. Il semble que le fils aîné de notre ancêtre ait été à l'emploi de Jean-Baptiste Couillard. Le 2 novembre 1681, devant le notaire Gilles Rageot :

    " Pierre Michel laboureur demeurant chez Pierre Michel habitant de la Côte Saint_michel (?) d'une part et Dame Eléonore de Grandmaison stipulant pour Jean-Baptiste Couillard ecuyer sieur de Lespinay son gendre, à savoir le dit Michel avoir promis et s'est obligé de servir bien et dument d'aujourd'hui pour un an le dit sieur de Lespinay à le servir et faire tout ce qu'il lui sera commandé pendant le dit temps avec toute la fidélité requise et nécessaire. Ce marché fait pour et moyennant le prix et somme de 120 livres pour la dite année de son service et de lui avancer en déductionde la dite somme ce qu'il aura besoin au fur et à mesure du temps qui eschoira, en présence de Me Guillaume roger commis greffier de la dite prévôté et Nicolas Metru huissier le dit Michel a déclaré ne savoir écrire ni signer. "

Est-ce bien de notre ancêtre qu'il s'agit ? Aucun autre Pierre Michel ne vivait à cette époque. Pourquoi dit-on qu'il habitait la côte Saint-Michel ?

Le document suivant, retrouvé à moitié déchiré dans les registres de Cap-Saint-Ignace, va peut-être montrer qu'il y a erreur : le 26 novembre 1682 était établi l'acte du mariage de Louis Lemieux, fils de Pierre Lemieux et Marie Bernard, de Beaufort, évêché de Paris, et Madeleine Côté, fille de feu Louis Côté et Elisabeth Langlois. Etaient présents Guillaume Lemieux, beau-père de l'épouse et frère de l'époux, Jean-Baptiste Couillard sieur de L'Espinay, Joseph Amiot sieur de Vincelotte, et " Pierre Micheau " habitant de la dite isle ". Notre ancêtre réside toujours au même endroit et non à la côte Saint-Michel. Mauvaise lecture du document ou signalement d'une colline où habiterait Pierre Michel ?

Pierre Micheau habite le même emplacement depis 1671 ou environ. C'est la première fois qu'il reste sédentaire aussi longtemps. Est-il tenté par le petit démon appelé " bougeotte " ? Il regarde où il pourrait installer sa famille. Le seigneur de La Bouteillerie est prêt à lui concéder une terre à Riviere-Ouelle. Le 18 mai 1683, sous seing privé, il offrirait à " Pierre Michel, son domestique (?), 6 arpents de front… "

Pierre Micheau n'a pas donné suite à cette donation qui lui a été enlevée par " l'abandon que le dit Michel en a fait par son absence ". Aucun document ne prouve que notre ancêtre était devenu le domestique du seigneur de La Bouteillerie.

L'Ile aux Oies et l'île aux Grues faisaient partie de la paroisse de Cap-Saint-Ignace. Les insulaires devaient traverser le fleuve en barque en été, ou sur la glace en hiver. Le 6 octobre 1683, Marien Anceline (sic), femme de Pierre Micheaux (sic), se rend sur la côte, où elle sera marraine de Geneviève, fille de Guillaume Lemieux et Elisabeth Langlois. Le parrain, Jacques Bernier, est l'un des premiers censitaires du seigneur Vincelotte. Selon Léon Roy, il mettait sa maison au service du culte en attendant la construction de la première église, en 1683.

 

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